« La colère des dieux » de Idrissa Ouédraogo : cours de sciences politiques

L’histoire pour de nombreux citoyens est la science qui étudie le passé. Mais l’histoire est également ce qui a trait à l’imagination. Ainsi donc, les faits aussi vrais que faux semblent être portés par une seule pièce de monnaie. La réalité d’un côté et la fiction de l’autre. La vérité et le « songe » paraissent telles les deux faces de la nature humaine sans pourtant avoir la même valeur dans la société. Cependant, Idrissa Ouédraogo met en évidence ce double sens du mot histoire en 2003 lorsqu’il porte à l’écran le film La Colère des Dieux. La grande question qu’on retient du moins de cet enseignement politique : Comment les gouvernants gagnent le pouvoir politique et le perdent ensuite ?

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  1. L’acteur du réel : Idrissa Ouédraogo 

Idrissa Ouédraogo est né le 21 janvier 1954 à Banfora. Il fréquente les écoles primaires de Banfora et Ouahigouya, puis les lycées Zinda Kaboré et Promotion de Ouaga et de Bobo.  Il obtient son BEPC en 1972 dans le premier lycée et son baccalauréat en 1976 dans le second établissement. Titulaire d’un diplôme de l’Institut Africain d’Education Cinématographique en 1980 ; il poursuit son aventure à la recherche du savoir en 82-83 en Russie. Mais l’ex URSS n’est pas le point de chute du réalisateur de l’ex Haute Volta. En 1985, il entre à Institut des Hautes Etudes Cinématographiques à Paris. Hardi, il se consacre parallèlement à la conquête d’un DEA à la Sorbonne. Il réussit cette performance en 1985.

Bien au-delà de ces réussites, il se présente comme un défenseur du cinéma de la diversité, son point de vue sur le cinéma est connu  de tous : « les structures ou les acquis du cinéma n’appartiennent en exclusivité à un peuple ou à une race, ils appartiennent au monde ».

Idrissa Ouédraogo

Idrissa Ouédraogo

Par ailleurs, il est un acteur qui œuvre pour l’autonomie de la production cinématographique au Burkina Faso en participant à la mise en place des NDK le 14 Octobre 2001. Etalon de Yennega en 1991, il est nommé président du Jury du Fespaco 2003. Couronné par plusieurs distinctions nationale et internationale, le réalisateur Idrissa Ouedraogo apparait comme un citoyen du monde, témoin de multiples circonstances. En l’état actuel, le réalisateur n’est-il pas tout de même un acteur-du-réel ? L’évidence est simple : tout créateur d’œuvre artistique vit  au moins dans une société. Laquelle société donne à voir des images, des scènes de vie quotidienne qui  forgent l’expérience de chacun de ses membres. Pourtant, c’est l’ensemble de ces individus qui forment l’espace vital qu’est la société.

De plus, ces faits ne sauraient se produire s’il n’y a pas  des individus, en d’autres termes des acteurs de la société. Ainsi donc l’individu assiste aux actes de ses semblables ou est lui-même parfois au centre des actions de la vie de son groupe humain. La société devient alors un modèle qui peut être utilisé dans toutes réalisations symboliques pour parler de l’Humanité.

  1. L’histoire du film

Le film se déroule en 95 mn soit 1 heure 35 minutes de projection. Le temps d’un long métrage. Une histoire qu’on peut présenter en  trois actes comme dans une pièce inédite de théâtre avec ses parties. Le réalisateur laisse voir que les faits se déroulent dans le mogho ; le temps des événements se situe avant le début de la colonisation en pays moaga, période où les moosé ne connaissent qu’un seul système politique : la monarchie; la langue dominante et naturelle employée  est le mooré ; furtivement on entend le malinké et le français sur deux actions ; le peuple en scène ce sont les moosé ; l’information  centrale : le pouvoir politique.

L’histoire du film se produit en trois temps. Des périodes de turbulences qui se succèdent les uns aux autres. Des ères politiques qui ont chacun des dirigeants. Des monarques qui ont des  fins plus ou moins semblables. Le  premier problème se pointe près  de la 8ième minute. Le roi meurt. Selon les mœurs politiques, les conquérants au trône sont Tanga le fils et le frère du défunt roi : Halyaré. Tanga trahit « Le respect des traditions ». Il investit la cour royale avec ses guerriers et s’empare du pouvoir. Ecartant de facto  son challenger Haylaré. Ce dernier se sent impuissant face à cette forfaiture et décide de faire bon cœur, mauvaise fortune. Il devient ainsi membre du sérail royal de Tanga. Alliance de circonstance, il saisit le moment attendu pour trahir Tanga. Une sorte de règlement de compte politique.

Le développement rapide du film commence juste après la 41ième minute. Tanga découvre que son  successeur Salam n’est pas de son sang. « Un batard » selon ses termes. Salam est en réalité le fils de Rasmané, fiancé de Awa. Cette dernière est devenue l’épouse de Tanga par la force de Tanga, autrement dit contre son gré. Tanga veux faire payer cette injure faite à la lignée  de ses pères aux prix des vies d’Awa et de Salam. Halyaré vend la mèche à Awa. Elle  va retrouver son amoureux Rasmané. Retrouvailles de courte durée puisqu’ils sont mis à mort par Tanga. Sauf Salam est épargné. Il n’a que 12 ans, 15 ans plus tard il dépose Tanga et devient le nouveau souverain. Le temps de projection avoisine en ce moment 1 heure 12 minutes .On retient que ce film contient plusieurs ellipses, des accélérations de l’histoire. Ce qui permet de raconter une trentaine d’année en moins de deux heures.

  1. Le parallèle politique

OUEDRAOGO_Idrissa_2003_Colere_des_dieux_0_posterLe regard du spectateur apprécie nécessairement dans ce film la loi de vraisemblance, principe qui permet à une création artistique de ressembler trait pour trait à la réalité.

Toutefois, il est remarquable que La Colère de Dieu offre par moments un spectacle artificiel monté de toutes pièces par la réalisation. La partie du récit qui illustre cela est la séquence du combat qui oppose Tanga et Salam à la périphérie du village. Dans cette brousse, le fantastique se déploie à l’écran, quitte à réduire le taux de réalisme qui cadence l’évolution du film. Faits  notables, Tanga « envoie » du feu à Salam.

Ce dernier « produit » une pluie pour éteindre ce feu dans les limites de la scène du combat. On sort ici du cadre naturel pour tomber dans l’irrationnel. Ce beau spectacle de l’eau et du feu n’occulte pas à l’observateur une vérité : cette lutte tourne autour de l’idée que ces hommes ont du pouvoir politique. Un duel pour l’accession au trône avec en  toile de fond pour Salam, la vengeance  de la mort de ses géniteurs. Mort dont Tanga est le seul commanditaire.

Par-delà ce face à face qui ressemble à un corps à corps entre Soundjata et de Soumangourou Kanté, il est certain que le spectateur de 2003, année de diffusion première du film se fait une opinion claire et globale de ce film : c’est une Allégorie politique.

52_12_36_01Le parallèle prend naissance bien que l’époque présentée est lointaine, c’est une société traditionnelle qui se trouve dans « …les temps anciens » avant les indépendances.

Néanmoins un dénominateur semble résister ici aux temps, c’est le sujet politique. Le réalisateur se sert donc de cette ancienne Afrique pour montrer que certains faits des princes quels que soient les époques peuvent orienter le destin de leur peuple dans le malheur.

Le cas Salam est illustratif en la matière. Son non respect du sacré, le dispense du quatrième pouvoir, l’empêchant de résister militairement à la pénétration de l’homme blanc sur la terre de ses ancêtres. Il assiste de ce fait impuissamment à l’irréparable, à la désagrégation et à l’effondrement de son monde. Incapable de protéger son peuple, legs des ancêtres, Salam  du haut de son rang de roi se donne la mort. Cette mort était bien évitable. C’est le prix de la déraison de l’homme qu’il est. Il s’est privé du quatrième pouvoir par égoïsme en tuant le dépositaire de ce pouvoir mystique : l’aigle au cou blanc ou encore l’aigle-homme. Un fait individuel dont la collectivité entière paye un lourd tribut.

C’est donc une sorte de recommandation, d’appel à la prudence, d’attitude de mesure dans la gestion quotidienne des affaires de la cité. En rappel son prédécesseur Tanga fait également les frais de son autoritarisme. Du pouvoir politique de Tanga, l’on retient l’exercice continu de la violence de tout ordre sur ses sujets et la mort de presque tous ses adversaires. 27 ans de règne qui se soldent par une mort sanglante. Tanga est ce roi là qui a « renversé les coutumes » pour accéder au trône. Une violation flagrante du sacré  marque ainsi sa prise du pouvoir.

Cependant ce film sert de transition entre les époques politiques chaque fois qu’il est vu par les spectateurs. L’intervalle de temps entre la période ou les événements racontés  se déroulent et le temps de diffusion va croissant chaque seconde qui passe. De nouveaux événements surgissent au monde permettant aux spectateurs d’actualiser certaines données et de recadrer leurs lectures dans d’autres sens. De lier un fait qui se produit quotidiennement à telle partie du film. En d’autres  termes, l’histoire en scène permet de connaitre le passé de l’Afrique politique, saisir le présent et prévoir le futur de cette Afrique là. Une Afrique des Soleils des indépendances ou les néo dirigeants ont toujours pour objet sacré les constitutions de leurs républiques. C’est pourquoi, le spectateur de 2014, autre temps de la projection du film, fait l’interprétation au regard des circonstances qui s’y prêtent. Le respect des constitutions, objet du pouvoir politique s’apparente  au respect de la parole et des valeurs de gouvernance dans l’Afrique d’avant la colonisation. Ainsi donc nos monarques et nos présidents ont le devoir du respect de ce qui est sacré.

On comprend aisément que la chute de la quatrième république au pays du réalisateur de ce film qu’est Idrissa Ouédraogo est intrinsèquement liée au non respect de la chose politique. Une répétition de l’histoire. Un pouvoir de 27 ans tombe en une journée. Un fait anodin mais porteur de leçons politiques pour tous les spectateurs qui ont en mémoire que l’ensemble du règne du « dieu » Tanga est également de 27 ans (Salam nait 12 ans après l’accession au trône de Tanga et le destitue 15 ans plus tard).Les faits récents de la fin de la quatrième république ne sont pas vraisemblablement en relation avec le quatrième pouvoir de Salam. Mais une chose est incontestable. C’est un fait qui colle bien à l’ère des dieux. Les mêmes causes produisent les mêmes effets?

                                                                                  Hector Victor KABRE

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Une réflexion au sujet de « « La colère des dieux » de Idrissa Ouédraogo : cours de sciences politiques »

  1. Je trouve que le lien fait entre la situation politique actuelle et une histoire qui se passe dans l ‘Afrique précoloniale est ténue. Idrissa Ouédraogo savait il au moment où il écrivait le scénario que le pouvoir de Blaise Compaoré durerait 27ans? Pourquoi d ailleurs a t il préféré un temps quasi mythique au risque de produire, avec beauoup moins de moyns financiers et techniques, un film qui rappelle Yeelen de Souleymane Cissé tout en lui étant tellement inférieur?

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