Bayiri de Pierre Yaméogo : Quand le côté cour de la guerre civile ivoirienne  se joue au Burkina

Les livres d’histoire ne retiennent en général que les noms des chefs de guerre et des stratèges politiques de l’avant-scène des tragédies. Pourtant leur encre est faite du sang de millions de pauvres inconnus qui ne sont désignés que par des statistiques. C’est contre l’oubli de ces sans-voix que s’insurge Pierre Yaméogo à travers son long métrage Bayiri. Alors que les nations ivoirienne et burkinabè sont toutes deux à la recherche du ciment qui fera leurs unité et force, Yaméogo s’atèle à montrer les fêlures et béances de leur histoire. Avec le sentiment d’être un incompris.

1bayiri2-200x300Le  Burkinabè  de Côte d’Ivoire est une invention de l’impérialisme français qui, au début du vingtième siècle,  créa deux territoires avec des destinées différentes mais complémentaires et surtout nécessaires pour l’aventure coloniale :  d’une part, la Côte d’ivoire, avec son climat tropical humide, ses  hautes futaies et ses terres fertiles propices aux cultures de rentes, et à qui le Français assigna la mission élevée d’être la tête de pont de son économie en Afrique occidentale ; de l’autre côté, la Haute-Volta, une savane à la pluviosité insuffisante et  aux disettes récurrentes, qui hérita du lot de réservoir de main d’œuvre devant fructifier son homologue. 

Car, les Voltaïques, paysans particulièrement résistants à l’effort, furent  vite perçus par les Ivoiriens comme des hommes de rang subalterne, des quasi-esclaves commis aux tâches les plus ingrates, particulièrement aux travaux manuels qui répugnaient les autochtones. Taillables et corvéables par la grâce au régime de l’indigénat caractérisé par les travaux forcés, les populations voltaïques contribuèrent à construire les routes et toutes les infrastructures destinées à charrier les richesses de l’Afrique occidentale vers la métropole. Ce fut ainsi du chemin de fer  et des ports. Également, des terres défrichées et mises en valeur : la  Côte d’Ivoire doit une fière chandelle aux ouvriers voltaïques pour la constitution des deux mamelles de  son économie, le café et le cacao.

Des apatrides de la postcolonie

Bayiri (La Patrie en mooré[1]), le long métrage de Pierre Yaméogo entreprend de mettre en lumière le destin des oubliés de la guerre civile ivoirienne, en explorant leurs rapports avec leur pays d’origine. Il s’agit d’une tentative de reconstitution historique et d’un devoir de mémoire quand, de tous les côtés, c’est une amnésie prétendument réparatrice qui est prônée.

Dès le début du film, Pierre Yaméogo pose les termes du débat à travers l’opposition du vieux Sawadogo, immigrant  burkinabè et Koffi un autochtone.  À  l’indépendance des pays africains francophones en 1960, le premier président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, lui-même planteur et  libéral de droite, renforce la politique d’immigration des Voltaïques[2]  jusqu’au milieu des années 80. Il proclame même que « la terre appartient à celui qui l’exploite ». Dans  la langue des Mossis,  « exploiter la terre » se dit la « travailler », ce qu’ils savent faire. C’est donc à la sueur de leur front qu’ils acquièrent des arpents de terre qui, par leur travail, font de la Côte d’Ivoire la première exportatrice mondiale de café et de cacao durant ses années fastes. Mais, à l’après-Houphouët, une nouvelle loi agraire inspirée de « l’ivoirité »  dispose qu’aucun étranger ne peut être propriétaire terrien.

Nationalisme ? Peut-être. Ou simple xénophobie faisant des Burkinabè les boucs émissaires d’une crise économique qui perdure…  Dans tous les cas, c’est au mieux un retour au servage de la période coloniale qui est prôné pour des millions de planteurs. Ceux-ci  sont obligés de partager leurs récoltes avec les autochtones,  en ce sens que certains Ivoiriens « de souche » ne les tolèrent comme des fermiers qu’à la condition qu’ils consentent à ce partage avec les « vrais » propriétaires.  Au pire, c’est l’expropriation pure et simple, assortie  d’assassinats et de pogroms. Les hommes sont passés au fil de la machette et les femmes subissent les derniers outrages. C’est le cas de Biba, l’héroïne du film, qui subira au moins  trois viols durant son retour chaotique au pays natal.

Dans une fuite éperdue, encombrés  de leurs maigres baluchons, ces mi-Burkinabè et mi-Ivoiriens deviennent  tout simplement des statistiques. Des apatrides de la post-colonie comme il y en a tant, entre le Libéria et la Somalie. Ils sont jetés dans l’errance, dans une quête confondue de terre et d’histoire. « Malheur aux vaincus !» Voilà un anathème que les burkinabè de Côte d’Ivoire, refoulés vers leur pays d’origine, boiront   jusqu’à la lie. Chassés par les « patriotes », leur traversée du nord ivoirien tenu par  des rebelles opposés au régime de Laurent Gbagbo – et donc supposés leur être favorables – est un nouveau calvaire. Ballotés entre les Forces nouvelles de Guillaume Soro et  des coupeurs de route tout aussi  brutaux, les   fugitifs sont dépouillés des maigres biens qu’ils ont pu emporter. Impuissants, ils  assistent aux viols de leurs femmes et filles. On mesure la portée de cette nouvelle arme de guerre dans l’Afrique en proie au sida. D’ailleurs,  ce symbole facile de l’Afrique en déroute qu’est le sida est présent dans le film à travers du personnage de Mouna, qui cache sa maladie par crainte de la stigmatisation.

la_patrieBiba  (incarnée par le mannequin Tina Hatou Ouédraogo dont c’est la première apparition à l’écran) est également à la recherche de sa mère, le seul membre de sa famille encore vivant. Elle rencontre Zoodo, un transporteur interlope (interprété par le musicien Bil Aka kora), qui offre de l’aider  dans cette quête. L’amour qui naît entre eux est l’un des fils rouges de l’histoire. On s’imagine que les tourtereaux  regagneront le nid douillet de la patrie, qu’ils vivront heureux et auront beaucoup d’enfants. Nenni !  Le pire est à venir.

Alors qu’ils atteignent ce pays d’origine, portés par l’espérance d’une solidarité nationale mise en place par le gouvernement burkinabè sous le nom d’ « Opération Bayiri », les rapatriés  subissent le plus grand des désenchantements : la bien nommée patrie  ne les reconnaît pas. Pendant près d’une année – le temps que naisse l’enfant fruit d’un des viols que Biba a subis – ils sont  maintenus dans un véritable ghetto. Il s’agit d’un sinistre camp de « refugiés » où ils crèvent de faim et de maladies. De temps à autre, une distribution de vivres supervisée par « la communauté internationale » dont un représentant annone au mégaphone une discours abscons.  Comme le dit Opposant, un personnage haut en couleurs de ce drame loufoque, les « refugiés » n’ont que deux voies de sortie : « Celle qui conduit au cimetière et celle qui sort du camp ». Mais quand  sortiront-ils et pour aller où ?

Une fresque historique sans prétention

Bayiri aurait bien voulu se présenter comme une fresque historique ambitieuse, interpeller la conscience nationale et toucher à l’ontologie burkinabè elle-même. Comme telle, elle a obligé son réalisateur à gérer deux difficultés : le décor et les personnages.

Le décor est assurément le point faible de ce film. Contenu dans un budget étroit, Pierre Yaméogo n’a même pas pu tourner à Bobo-Dioulasso (à 365 kilomètres de Ouagadougou), dans la forêt classée de Dindéresso, ainsi qu’envisagé au départ. Qu’à cela ne tienne, le cinéma est illusion et un bon narrateur se doit de donner l’illusion de la réalité.

Pour le tiers de son histoire qui se déroule en Côte d’Ivoire, Yaméogo traque le peu de verdure qu’il trouve sur les bras de la rivière Nakambé, dans les villages de Bazoulé, Gonsé et Koubri. Sur un rayon de trente kilomètre autour de Ouagadougou et en pleine saison sèche, il tente de reconstituer la luxuriante forêt tropicale de Côte d’Ivoire. C’est ainsi que de  minuscules  exploitations d’orangers, de papayers ou de  bananiers nains figurent de vastes exploitations en Éburnie. De même une parcelle plantée d’eucalyptus est censée  transporter le cinéphile dans la forêt vierge. Cependant,  les plans serrés cachent mal la nudité ocre de la savane burkinabè battue par l’harmattan qui se découvre dès que la caméra est soulevée, portée à l’épaule  ou par une grue pour donner une hauteur de vue. Il devient alors  clair qu’il n’y a là ni la forêt humide et moutonnante que le vieux Sawadogo prétend avoir défrichée dans sa jeunesse, ni les milliers d’hectares de café et de cacao qui sont aujourd’hui l’objet du conflit.

Ce décor-là ne crée donc pas l’illusion souhaitée. Pire, il crie une indigence de la production et quémande notre indulgence de spectateur. Mais, comment faire si on ne dispose pas de ressources extraordinaires en termes  de finance et d’assistance à l’écriture et la réalisation, comme  un Steven Spielberg par exemple ?

Cependant, Pierre Yaméogo a de la ressource. Il l’a déjà montré en abusant, semble-t-il,  l’évêché de Koudougou lorsqu’il a tourné dans les locaux de la cathédrale des séquences de Wendemi, un long métrage ayant pour sujet les amours coupables d’un abbé. Les deux tiers de Bayiri se déroulent dans un camp de refugiés qui n’a jamais existé. Le réalisateur n’a même pas eu à le construire : le 1er septembre 2009, la capitale burkinabè subit une inondation sans précédent qui ravage un grand nombre de quartiers. Les sinistrés sont alors relogés dans la localité de Yagma,  au nord de Ouagadougou. Il s’agit d’un cantonnement d’urgence, fait de tentes blanches en partie données par l’aide internationale. L’existence de cette infrastructure temporaire est une aubaine pour Yaméogo qui a l’occasion de regrouper en un seul lieu des personnages qui portent tous les points sordides de la vie  migratoire. Détournant la fonction du camp, celui qui se surnomme Saint Pierre réussit la prouesse de faire venir sur le site des véhicules de la Croix Rouge, du Comité national de secours d’urgence (Conasur) et de la Télévision nationale du  Burkina Faso. Et ce sont les milliers de sinistrés vivant dans le campement qu’il engage, à peu de frais, comme figurants. Par exemple, il n’a pas à les transporter !

Ici, l’illusion est parfaite. On se souviendra que dans Delwendé, Lève-toi et marche,  son avant-dernier long métrage Pierre Yaméogo campe ses caméras dans un centre d’accueil pour vielles femmes accusées de sorcellerie. Le simple saisissement des regards vides de celles-ci est plus parlant que tous les dialogues. Dans Bayiri, ses rapatriés sont censés être maintenus durant une année dans un camp de concentration, un peu comme les personnages des Raisins de la colère de John Steinbeck qui, ayant traversé toute l’Amérique par la route 66, sont bloqués aux portes de la Californie par des agriculteurs qui voient dans ces nouveaux pauvres des risques pour leur niveau de vie. Ici, le dénuement des sinistrés symbolise le confinement des rapatriés dans un  ghetto. La déambulation de la haute silhouette de Biba dans cet univers fantomatique dévoile, tableau après tableau, les déchéances successives et les misérables  tentatives de survie de ces juifs errants de la nation burkinabè.

Bayiri 1Le deuxième défi de la fresque est la vérité des personnages. Comme toujours, Yaméogo semble les créer à la va-vite, les taillant à coup de hachoir au risque de tomber dans la caricature. Mais c’est dans ces ébauches que se trouvent également l’efficacité de son style et la vérité des situations. Le casting ramène un couple d’acteurs qui suit le réalisateur de film en film. Il s’agit d’Abdoulaye Komboudri qui tient le rôle d’Opposant. Ce sobriquet, comme celui de Fils- de- l’homme (dans Wendemi), L’Homme-du-peuple (dans Laafi) ou Noceur (dans Delwende) agit comme une marque de fabrique : c’est la figure de l’homme ordinaire du Burkina postcolonial qui cherche à se faire une place au soleil par tous les moyens. Le pendant de cet acteur est Blandine Yaméogo, davantage connue au Burkina comme danseuse. Elle incarne la femme africaine qui subit le double sort de la pauvreté et du joug paternaliste.

Comme dans tous ses films, Pierre Yaméogo refuse le manichéisme. Ses personnages ne sont pas des purs. Zoodo fraye avec des coupeurs de routes mais il finit par être un bon mari et un père pour l’enfant de Biba ; Biba elle-même piège Zoodo mais finit par rendre les armes, vaincue par l’amour qui la porte ; Opposant reconnaît qu’ « on ne parle d’opposition que lorsqu’on a mangé », lançant ainsi un clin d’œil à l’opposition alimentaires de la Quatrième République burkinabè. Bref, nul n’est parfait, mais l’on peut se corriger ! Et c’est l’enfant, de père inconnu que Biba met au monde, qui finira par incarner l’avenir du Burkina. On se rappelle cet étudiant de son premier long métrage, Laafi, qui obtient sa bourse par des moyens peu orthodoxes, aidé notamment par un amant de sa mère.

Éburnie l’eldorado contre l’enfer burkinabè

Avec Bayiri, Pierre Yaméogo a voulu créer le débat dans  la société burkinabè. La guerre civile que connaît la Côte d’Ivoire à partir de 2002  trouve une grande part dans la variable tellement négligée qu’est l’histoire des Burkinabè dans ce pays. D’ordinaire, la plupart des récits de la guerre civile ivoirienne laissent  sur le quai de l’Histoire ces acteurs majeurs que sont  les paysans immigrés d’origine voltaïque, appelés abusivement – et avec une teinte de mépris – « les Mossis »[3].

Yaméogo se veut un donneur d’alerte. Flirtant  avec le documentaire, le réalisateur accorde une grande place à la radio (surtout à Radio France Internationale, « la radio mondiale »  relai des positions du gouvernement français) qui relate en fond sonore les péripéties de la guerre civile ivoirienne. Le sort des ressortissants burkinabè  y est rarement évoqué. Et lorsqu’un reportage leur est consacré, un chauffeur de taxi-brousse tourne le contact  pour capter une chaîne musicale. Geste excédé d’un homme qui veut entendre des nouvelles positives sur sa communauté ou dégoût d’appartenir à une race de perdants ? Les deux sans doute.

 Un vivre ensemble devenu problématique : tel est le débat cornélien de ce film. En effet, la condition de Burkinabè en Côte d’Ivoire est semblable à celle des Noirs Américains des récits de Chester Himes. Ceux-ci sont poussés jusque dans leurs derniers retranchements par la honte et ils développent un reniement de leur race qui tourne à l’idolâtrie des Blancs. Pour certains Burkinabè de la diaspora burkinabè d’Éburnie,  leur terre d’exil est un Eldorado tandis  que le Faso est un enfer. Ceux qui en ont réchappé n’entendent pour rien au monde y revenir : « Je ne conseille même pas à mon chien de partir au Burkina », dit l’un d’eux[4].

Ce mépris ouvert fonde en partie le rejet de ceux qui sont restés sur le terroir[5] qui reprochent au premiers de n’avoir pas investi l’argent de leur exil au pays et de n’y revenir  qu’une fois malades du sida ou expulsés : « Quand la Côte d’Ivoire était prospère, vous n’avez même pas construit ne serait-ce qu’un poulailler ici », jette, plein d’amertume le vieux Kaboré à Zoodo et Biba, les deux héros du film.

Tel est en réalité le vrai débat, qui a pu avoir ses répercussions sur la sélection de ce film au23ème Fespaco. Les Burkinabè, de quelque côté qu’on les prenne, se dérobent à la question pour des raisons diverses : ceux que l’on nomme « les Diaspos », juchés sur des expériences autres et souvent mieux éduqués, ne veulent pas que soit rappelée la sous-humanité dans laquelle ils sont tenus en Côte d’Ivoire. Ils sont perçus comme étant des orgueilleux et accusés d’importer des comportements  violents. De ce fait,  leurs représentants qui étaient dans les arcanes du pouvoir ne voulaient pas de l’ouverture d’une boîte de pandore. Surtout, qu’avec l’avènement au pouvoir d’Alassane Dramane Ouattara, la proximité avec le régime de Blaise Compaoré était plus qu’évident.

Une fiction gênante

Pour les « Burkinabè de souche », la question était  tout aussi gênante : les ressources nationales étant limitées,  accueillir six millions de compatriotes rapatriés était une équation pour le moins délicate : mieux  valait donc qu’ils restent dans leur pays d’accueil. On était même proche, pour certains de la « nationalité douteuse », concept employé par les tenants de l’ivoirité. Ayant provoqué le débat  dans le cinéclub (Cinéma et éducation à l’image – Cinéduc – que nous animons à Bobo-Dioulasso) lors de la projection du documentaire Burkina Faso : Après l’urgence de Jean-Claude Frisque et Kollo Daniel Sanou, nous en savons quelque chose. La violence de certaines prises de position contre les « refugiés » était loin de la vision empreinte de compassion que Kollo Sanou avait eue sur l’émigré voltaïque dans son long métrage Paweogo. Il faut dire qu’à cette époque, au début des années 80,  la politique du Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN), était d’assécher l’émigration  des Voltaïques vers la Côte d’Ivoire!

Toujours est-il que le 5 mars 2013, Pierre Yaméogo a accordé une interview incendiaire au journal en ligne lefaso.net  où il clame  que la Délégation générale du  Fespaco a censuré Bayiri. Ayant obtenu Le Grand prix au Festival de Khourigba au Maroc (où concourait Tey d’Alain Gomis, Étalon d’or au 23ème Fespaco) Saint Pierre considère la non sélection de Bayiri  au Fespaco comme « une insulte à un cinéaste qui a fait ses preuves dans le monde ».

Pour nous, il s’agit d’une occasion manquée pour la nation burkinabè : aucun pays ne peut, dans son histoire, faire l’impasse sur six millions de ses ressortissants.  Ce serait fausser l’histoire et créer des mythes dangereux à sa place. Pourtant,  le  poète martiniquais Édouard Glissant dit ceci : «  pour ce qui est de l’histoire, de  notre histoire, il nous reste à la déterrer ou à l’élever, en nous et parmi nous ».

De la même manière que la Côte d’Ivoire ne peut  pas se défaire de la composante d’origine burkinabè de sa population, le Burkina Faso ne peut exclure sa diaspora ivoirienne. Le faire, c’est marquer une fêlure  dont on ne peut qu’appréhender les béances futures. De celles que Bayiri pointe du doigt, avec une vision toute semblable à celle que Victor Hugo évoque dans ces propos : « Et c’est ainsi qu’un alliage d’égoïsme altère et dénature les plus belles combinaisons sociales. C’est la veine noire dans le marbre blanc ; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l’improviste sous le ciseau. Votre statue est à refaire ».

Dernier rebondissement de ce dossier : la question du vote des Burkinabè de l’étranger, particulièrement ceux de la Côte d’Ivoire, posée  aux autorités de la Transition. Leur représentant le plus illustre, le professeur Albert Ouédraogo, vient d’être débarqué  du Tocsin, l’association qu’il a créée pour défendre les droits des « diaspos » pour l’avoir réclamée. Et des Burkinabè de Côte d’Ivoire qui veulent prendre part au scrutin à venir ont tenté d’agresser un ministre en mission à Abidjan.

Sid-Lamine SALOUKA

Lire l’article dans la revue Awotele

[1] Langue des Moose (Mossi est la déformation francisée de ce nom).

[2] Des Burkinabè à partir de 1984, date du changement du nom de la Haute-Volta qui devient le Burkina Faso.

[3] Mossi a fini par désigner de façon générique les immigrés Burkinabè et même ouest-africains et les Ivoiriens du nord : Alassane Dramane Ouattara, qui est Dioula a été taxé de Mossi par les ivoiritaires.

[4] On lira à ce propos l’excellent roman de Florentine Kima, Chienne de vie, paru aux éditions Les grilles d’or, en 2010 : « Les parents de tante Tipoko, Raogo et Buuga, avaient émigré dans un pays voisin où le climat était plus propice à l’agriculture. Et c’est là qu’elle est née. Même si elle n’avait jamais été riche, elle n’avait jamais connu non plus la faim. Avant son mariage, elle n’avait jamais mis les pieds dans son pays d’origine. Durant son enfance, elle avait entendu dire que ce pays était une contrée hostile où la pluie, comme une amante inconstante, avait toujours dicté sa loi aux hommes. Beaucoup d’entre eux ne trouvaient leur salut que dans l’émigration, comme ce fut le cas des parents de Tipoko. Enfant, lorsqu’elle commettait une bêtise, on menaçait de  la conduire au village. Les natifs du pays d’adoption les méprisaient. La plupart des compatriotes de Tipoko étaient de pauvres hères qui survivaient en se tapant « le sale boulot », celui que les autochtones négligeaient parce que considéré comme dévalorisant. Il n’était pas rare d’entendre ceux-ci les apostropher en ces termes : « Eh ! Vous les Burkinabé-là, vous nous encombrez ! Y a rien chez vous ! Même l’eau-là, c’est nous on amène ça avec citerne chez vous là-bas. On va vous chasser ici un jour, vous allez voir. Tchrrr ! »

Dès son enfance donc, Tipoko conçoit pour ce pays, qu’elle ne connaît pas, une sorte de répulsion mêlée d’un vague mépris. Elle en a même un peu honte. » (Pp 28 – 29)

[5] En parlant de la perception des autochtones appelés les « Tenga » par les Burkinabè de Côte d’Ivoire, Albert Ouédraogo, fondateur de l’association Le Tocsin qui promeut l’intégration des Burkinabè de l’étranger, a utilisé dans le documentaire Burkina Faso, Après l’urgence de Jean-Claude Frisque et Kollo Sanou, l’expression « culs terreux » après une hésitation qui a probablement valeur de guillemets.

Publicités

2 réflexions au sujet de « Bayiri de Pierre Yaméogo : Quand le côté cour de la guerre civile ivoirienne  se joue au Burkina »

  1. Extraordinaire article! Très bien écrit et suscite l’envie de voir le film de Yaméogo. En revanche, je suis très sceptique devant les affirmations concernant la mise en valeur de la terre en CI. On a l’impression que les Voltaïques, bons samaritains, philanthropes à souhait, sont venus rendre service aux « paresseux » de chez nous. Faire passer les Ivoiriens pour des fainéants est infamant et intrinsèquement faux. Même l’idéologie du découpage du territoire entre CI/HV est trop schématique et caricaturale.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s