Cinéma : ces grands films que vous ne verrez jamais

Le cimetière du cinéma est rempli de grands films historiques avortés. De Samory de Sembène Ousmane à Napoléon de Stanley Kubrick en passant par l’Epopée des Mossé d’Adama Traoré, voilà des films qui ont été très attendus mais qui n’ont jamais vu le jour. Petite histoire de Titanic du 7e art qui ont sombré avant d’avoir quitté les chantiers navals.

dc2a1ae8ac60464700aa7be25ea2c408_LUn film est une opération d’alchimie qui nécessite trois éléments : une belle histoire, un génie de la caméra et beaucoup d’argent. On peut néanmoins réunir ces trois ingrédients et la transmutation du projet en film va échouer. Paradoxalement, on constate que plus l’histoire est belle, le réalisateur de génie et le financement faramineux et plus les chances de voir le film réalisé sont minces. 

Le film sur le résistant Samory Touré fut le Moby Dick de Sembène, l’insaisissable cachalot blanc qu’il traqua toute sa vie. Pour porter à l‘écran la vie de Samory, le réalisateur sénégalais a écrit en 1980 un scénario d’un millier de pages, fait les repérages, choisi le géant Cheick Omar Cissoko, le réalisateur malien, actuel président de la Fespaci, pour incarner le héros. D’autres sources évoquent le nom de Sotigui Kouyaté. Le réalisateur compte faire un film fleuve qui sera diffusé sur les télévisions africaines en 3 épisodes de 2 heures. Ce film raconterait aux jeunes Africains la résistance d’un guerrier, la lucidité d’un chef d’empire et le panafricanisme avant l’heure de ce bâtisseur d’une vaste nation.

Un empire dont les limites couraient de la haute Guinée à l’actuel Burkina Faso et de la forêt tropicale au sud du Sahara. Il ne restait qu’à réunir le milliard de francs CFA avant dévaluation. Malheureusement, ce projet sur un opposant à la mission civilisatrice de la France n’intéresse pas les producteurs de l’Hexagone ni les guichets d’aide au cinéma du Sud. Et les Etats africains ne sont pas intéressés non plus. Le milliard restera introuvable. Sembène ronge son frein en tournant d’autres films. Il meurt en juin 2007, laissant ce biopic historique à l’état de scénario. Peut-être qu’un autre cinéaste reprendra ce projet pour réaliser le rêve de l’aîné des Anciens du cinéma africain.

C’est à croire que les biopics historiques de grands chefs de guerre sont voués à rester dans les limbes. Ainsi, le Napoléon de Stanley Kubrick connaît le même sort. En 1969, au sortir du film « 2001, l’Odyssée de l’espace », le réalisateur américain prépare « le plus grand film historique jamais réalisé » sur Napoléon. Il achète les droits du livre de Felix Markhan, fait les repérages en France, en Yougoslavie, en Italie et en Belgique, recrute 50 000 figurants, fait essayer les costumes d’époque. Mais après deux ans, la Metro Goldwyn- Meyer se retire du projet et le film connaît son Waterloo. Il meurt en 1999 et laisse une chambre remplie de plans de batailles, de soldats de plomb, de fiches sur les batailles. Aux dernières nouvelles, le réalisateur Steven Spielberg serait prêt à reprendre le projet en revoyant les ambitions de Kubrick à la baisse.

Plus près de nous, en 1995, la télévision nationale a l’idée d’une série qui devait faire connaître au peuple burkinabé la chevauchée fantastique du peuple mossi à travers l’épopée de la princesse Yennenga. Cette cavalière quitta Gambaga, découvrit l’amour dans les bras de Rialé, un chasseur d’éléphant. Leur descendance fonde le puissant empire du Mogho et est la communauté majoritaire du Burkina. Ce projet est l’Epopée des Mossé. Un emprunt populaire est lancé à travers la Société de financement du cinéma et de l’audiovisuel du Burkina (SOFICAB), qui recueille un trésor de guerre de plusieurs centaines de millions de nos francs. Pourtant une communication mal maîtrisée entraîne une levée de boucliers contre l’Epopée, soupçonnée d’exacerber les antagonismes communautaires.

Il faut dire que l’implication dans ce projet de certaines personnalités, que l’opinion publique considère comme ayant un discours ethnocentrisme, et le traumatisme du génocide rwandais de 1994, toujours vivace dans les mémoires, font enterrer le projet au nom de la cohésion nationale. Des 52 épisodes prévus, Adama Traoré n’aura tourné que 2. Alassane Dakissaba joue le rôle de Rialé et la belle Alice Assétou Tiemtoré celui de l’intrépide Yennenga. De ce grand rêve il ne subsiste que 56 minutes, soit moins d’une heure de cinéma. C’est ainsi donc qu’un anaconda cinématographique s’est métamorphosé en deux petits lombrics ! Peut-être que le temps est venu de repenser ce projet pour que tous les Burkinabè y adhèrent.

Eu égard à ces trois tentatives avortées, on peut dire qu’un cinéaste doit réfléchir par deux fois avant de se frotter aux grands personnages de l’Histoire, tant ceux-ci semblent rétifs à entrer dans la fiction cinématographique. Mais d’un autre côté, ces films rêvés, même s’ils ne sont pas sur pellicule, existent dans les mémoires. Comme une cinémathèque fantôme du cinéma mondial. Ces projets inaboutis restent aussi des défis que des cinéastes doivent relever comme des signes indiens à briser pour la marche glorieuse du cinéma.

Saïdou Alcény BARRY

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